vendredi 4 janvier 2008

Schadefreude

Je partage l'enthousiasme de Lucie + pour la trilogie autobiographique de Marguerite Yourcenar. J'aime, entre autres, la manière dont Yourcenar décrit les photos de ses ancêtres : "cette physionomie d'homme encore jeune donne surtout l'impression du contrôle de soi, d'une sensualité et d'une rêverie dominées et de cette prudence qui consiste à se taire ou à ne pas tout dire" ou parlant de son arrière-grand tante : "le délicat visage rond est comme brouillé d'enfance" (Archives du Nord, Editions Gallimard, 50-51) ou encore dans Souvenirs pieux : "un propriétaire honnête homme, mais froid et distant, dénué de cette rondeur qui rend sympathique de cordiales crapules".
Ici une interview d'elle avec Pivot.

Voici aussi le compte-rendu d'un essai que j'ai bien envie de lire : Le théâtre et ses travers de Jean-Pierre Siméon. Il parle de la peur du théâtre contemporain de "tomber dans le pathos", l'absence "d'émotion poétique telle que l'entendait Reverdy" et de la "part heureuse, du "sentiment du oui" dont Julien Gracq, il y a déjà plusieurs décennies, déplorait la perte...".
Je sens que ce bouquin pourrait donner un sens à l'agacement que je ressens souvent au théâtre, devant cette espèce de discours convenu, volontiers bien-pensant dont l'intérêt est souvent d'apaiser les consciences. On s'ennuie au théâtre mais c'est pour la bonne cause ! L'idée, comme le dit Siméon, que le spectateur doit être "intelligent, rusé et savant". Laissez-le donc tranquille, le spectateur ! Comme si Shakespeare s'était attendu à ce que son spectateur soit bête, inculte et ignorant ! Moi, spectatrice, je veux réfléchir mais aussi rêver, trembler, être émue...
Ce postmodernisme ambiant du "tout se vaut" m'écœure d'autant plus que j'en suis moi-même victime. D'ailleurs, je vais voir Les Monologues voilés la semaine prochaine (cf. mon article dans le prochain Agenda), sorte de Monologues du vagin, version femmes musulmanes vivant en Occident. J'espère être étonnée. En fait, c'est ça : j'ai l'impression que les dramaturges contemporains sont souvent séduits par une idée mais manquent d'inventivité quant à la forme (c'est-à-dire le texte, la mise en scène, la scénographie); autrement dit, je suis frappée par le vide de la plupart des pièces que je vois. Pour moi, l'illustration parfaite de ce phénomène, c'est une pièce comme Opéra de Tiago Guedes où deux acteurs - dont la seule particularité est de porter un costume couleur chair en tissu damassé moulant - miment les paroles de Dido & Aeneas, l'opéra d'Henri Purcell dont on nous passe le CD et nous font la grâce de quelques poses inconfortables dont le ridicule est peut-être voulu. Comment en arrive-t-on là ?
Adelheid Roosen, l'auteur des Monologues voilés, a l'air d'une autre trempe. A suivre...

Le titre "Schadefreude" signifie en allemand "la joie que l'on ressent devant le malheur d'autrui". A propos de cette perspicacité et cette concision toutes germaniques, j'allais citer cette phrase d'un auteur que je pensais allemand mais qui s'avère être Talleyrand : "Méfiez-vous de votre premier mouvement, il est toujours généreux" - un adage qui m'a servi dans bien des situations...

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